Le Petit Prince

Que dire de ce livre et de ce qu’il représente pour moi ? L’année dernière à cette période précise, je passais la plupart de mon temps à Beaumont au Texas avec ma mère, qui vivait ces derniers jours dans un centre d’Hospice. J’avais commencé la lecture de ce livre avec Amélie quelques jours avant mon départ pour le Texas. Comme nous avions deux exemplaires du bouquin, j’en ai apporté un avec moi et téléphonais tous les soirs à ma fille pour lui lire un chapitre pendant qu’elle me suivait de son côté. 

Je lui lisais dans le lobby de l’Hospice le soir où nous avons terminé l’histoire. J’avais les larmes qui coulaient sur mes joues en lisant les mots… quelque part je savais que ma mère partirait ce soir même, mais…

« Maintenant je me suis un peu consolé. C’est-à-dire… pas tout à fait. Mais je sais bien qu’il est revenu à sa planète, car, au lever du jour, je n’ai pas retrouvé son corps. Ce n’était pas un corps tellement lourd… Et j’aime la nuit écouter les étoiles. C’est comme cinq cents millions de grelots… »

 

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La violence des mots

Il y a quelques mois j’ai eu le plaisir de passer la journée avec l’écrivaine et documentariste française Fabienne Kanor. Nous avons beaucoup parlé, échangé. Nous nous sommes étudiés de près, elle et moi, nous regardant dans les yeux, elle l’étrangère dans son pays de naissance et moi un peu l’étranger dans le mien. J’ai ensuite assisté à son intervention à l’Alliance Française de la Nouvelle-Orléans. La violence de ses mots m’a bouleversé et je ne pouvais qu’écrire ceci :

Expulsée de ta mère
Exil
La Martinique la France le Cameroun

Négresse, négresse retourne au pays
Celui qui a vomi tes parents
Eclaboussés en métropole
Apatride dans le pays de ta naissance

Rejetée
Nous le sommes tous
Expulsés propulsés
Titubant sur les pieds
Des sans papiers

Tu ne te retrouves que dans tes mots
Ta seule possession
Errance

Colleville, le 20 octobre 2012

Aujourd’hui, on rend visite à 4 soldats louisianais. C’est comme ça qu’ils le disent ici… non pas « se recueillir aux tombeaux, » mais « rendre visite à un soldat. » Beaucoup sont les gens qui viennent les voir. Ils sont environ 1,300,000 par an… plus de 3,500 par jour qui viennent « rendre visite aux soldats. »

Ils sont 9,387 qui continuent à servir ici. Ils disent cela aussi, parce que leur service n’en finit jamais. La moyenne d’âge est de 24 ans. Le plus jeune n’a que 16 ans parce qu’il y croit tellement qu’il a menti au sujet de son âge et a tourné le dos à ses parents afin de pouvoir être ici. Il est à peine plus âgé ou plus jeune que mon garçon à moi. Je réalise que la plupart d’entre eux sont encore des bébés… j’ai envie de pleurer et je n’arrive plus à parler.

Les visiteurs viennent de partout. Il y en a qui sont déjà venus, une, deux, plusieurs fois. Il y en a aussi qui furent « là. » Oui, vraiment « là » à ce moment où ils pensaient que ce serait probablement à la fois leur première et dernière et ultime visite. Aujourd’hui c’est un Anglais de 90 ans avec son épouse, la Manche et les falaises derrière lui, qui raconte à tout le monde son débarquement sur les plages et comment il revient tous les ans depuis 1944.

Il est paisible ici. D’une beauté et d’une symmétrie et de tout ce qu’il n’était pas alors. La guide nous fait faire la connaissance du Sergent John Ray. Sur sa croix blanche on voit inscrit le mot « Louisiane. » Il nous appartient.    

Au coucher du soleil, le Lieutenant-Gouverneur met le drapeau en berne. Le surintendant nous demande qui a fait le service militaire, qui était Scout.

Je le vois descendre, la main sur le coeur, comme à l’école élémentaire. J’en saisis un coin, le tire raid, le plie, une, deux fois. Le mien est le coin du dernier pli, celui que l’on insère dans le triangle.

Ma main droite glisse à l’intérieur, je ressens chaque fil et ondulation, chaque point de chaque étoile que les soldats continuent à servir.

Ma main, enveloppée dans la terre de la liberté, dans la patrie des courageux.

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Le début

Comme premier article, voilà un truc très simple. 

Nous sommes en 1976. J’ai 5 ans. L’église méthodiste où ma famille est membre depuis sa fondation parraine la construction d’une petite mission méthodiste chez les Indiens. 

Je suis fou des Indiens. Je veux en être un. Mes yeux sont collés à la télé à chaque épisode de Grizzly Adams. Dehors, je joue dans le petit bois derrière la maison, je m’imagine à cheval, une longue queue de cheval noire remplace mes cheveux flambant roux.

Nous allons dans le bus scolaire de mon oncle chez les Indiens, visiter la mission que nous avons aidée à faire construire. Dans ma poche, j’ai $5. A côté de l’église, il y a une espèce d’appentis en tôle ondulée.

Un vieil homme est à l’extérieur, peau foncée, cheveux noirs. Je lui parle. Il me répond. On ne s’entend pas. J’ai 5 ans et je ne saisis pas que nous ne nous comprenons pas.

Une dame moins âgée arrive. Elle me parle, je lui dis que je veux acheter une petite pirogue taillée en bois de cipre. Et un éventail en latanier. Pour maman. Elle parle à l’ancien, qui me laisse alors choisir mon bateau et mon éventail. 

C’est ma première rencontre avec la langue française en Louisiane. C’est la dernière que j’aurai avec un Louisianais monolingue.

La pirogue est toujours sur l’étagère chez moi.

Quand ma mère est partie, j’ai récupéré l’éventail.

L’aïeul s’est envolé lui aussi.
Il ne saura jamais qu’il m’a légué sa langue. 

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A propos

Ce blog se veut un écran sur lequel j’espère pouvoir projeter un peu le spectacle de ce que c’est que d’essayer de vivre en français en Louisiane, cette ancienne colonie française fondée par des Canadiens-Français, cédée à l’Espagne, retransmise à la France, vendue aux Etats-Unis… un lieu complexe, complexé, et toujours en quête de soi, tout comme moi.

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