LE RIDEAU VERT

rideau

Il n’était pas venu à la causerie générale avec les dames. L’aide-soignante nous a dit qu’il n’avait pas encore pris sa douche. Marie Cecile était décue ; elle m’a dit qu’il pouvait porter toute la conversation à lui tout seul.

À la fin de la discussion et après avoir dit au revoir aux dames, Marie Cecile demande à la concierge si nous pouvons aller rendre visite à M. Lafont chez lui, dans sa chambre.

Dans le corridor qui nous amène à “l’aile des hommes,” nous croisons d’autres résidents, leur disons Bonjour. Une fois arrivés à la porte ouverte de M. Lafont, nous cognons, mais personne ne répond.

-Il est un peu sourd, me dit Marie Cecile. Ça me fait sourire parce qu’elle me chuchote comme si il risque de l’entendre.

À l’intérieur de la porte, un homme âgé, bien habillé, ses cheveux parfaitement coupés est assis sur une chaise. Nous lui disons bonjour et il me demande en anglais Are you his son come to visit him et je réponds No, Sir, I’m not.

Un rideau vert divise la chambre en deux.

Marie Cecile jète un coup d’oeil de l’autre côté. Il est bien là, M. Lafont, mais il n’est pas tout à fait habillé. Nous retournons sur nos pas, passant encore devant l’autre monsieur, qui me demande Are you his son come to visit him et je réponds No, Sir, I’m not.

Nous attendons un peu dans le couloir pour donner à M. Lafont le temps de s’habiller et décidons enfin d’entrer de nouveau. Je me fais intérroger encore Are you his son come to visit him et je réponds patiemment No, Sir, I’m not.

Marie Cecile tire un peu le rideau vert et dit Bonjour à M. Lafont qui finit de mettre sa chemise. Il est assis sur le bord du lit. Je m’approche, tend la main. Marie Cecile me présente.

Il est encore pieds nus. Je remarque que ses pieds sont très rouges, enflés, probablement un manque de circulation dû à son âge avancé.

-Attrape-moi mes chaussettes blanches dans c’tiroir en bas, là.

J’ouvre le tiroir et vois tout un assortiment de chaussettes non glissantes. Des jaunes, des vertes, des bleues, des blanches. Pour faire rire, je dis

-Y a pas de paire, j’peux te donner une jaune et une blanche !

-Comme tu veux, ça m’va tout d’même.

Je creuse un peu dans cette pile de chaussettes et retrouve enfin deux blanches qui vont ensemble. Je les lui tend, et il se penche pour se les mettre. C’est lent, mais je n’ose pas essayer de l’aider. Ses doigts de pied rouges et enflés disparaissent à l’intérieur du coton blanc. Il tire, hausse et le pied droit, c’est fait. Se redressant pour respirer un peu, il me demande d’ayoù je deviens.

-D’en Ville.
-Et t’as v’nu pour parler français ?
-Oui, Monsieur.
-C’est bien, j’suis heureux de te rencontrer.

Pied gauche. Même processus. Orteils et pied rouge enflés. Tire. Hausse. Et c’est fait.

Ses souliers noirs sont écartés. Le pied droit est juste là, mais où est celui du pied gauche. Je le trouve dessous le fauteuil-roulant, le lui donne et il se chausse. Lentement. Il se lève pour s’asseoir sur la chaise, cédant le bord du lit à Marie Cecile et moi.

Comme sur un plateau de tournage il s’allume et

-Mon nom c’est Victor Lafont et j’suis énée en mil-neuf-cent-vingt-huit. J’vas a’oir quatre-vingts-huit ans en novembre. J’deviens de Golden Meadow. H’ai resté à l’école husqu’au septième livre, mais hj’voulais faire de l’arhent. Mon frère travaillais déhà au trawl et i’ m’a dit d’rester à l’école, mais mon, hj’voulais faire de l’argent.

-C’était vers mil-neuf-cent-quarante-et-un, t’avais quoi, treize ou quatorze ans et tu travaillais déjà ?

-Ouais, c’était comme ça. J’voulais plus aller à l’école !

-Mais, c’était au début de la guerre. C’était dûr d’avoir du gaz pour les bâteaux après ?

-Ouais, mon h’ai fait ça pour un temps, trawl, et après h’ai travaillé sur les lignes à huile. H’ai passé deux mois à Nancy.

Marie Cecile me questionne des yeux et je demande

-À Nancy, en France ?

-Non, non… pas en France mais dans l’nord. C’est ayoù cette place ?

M. Lafont essaie de se rappeler.

-La Norvège ? La Suède ? Le Danemark ?

-Non, non. Bruges.

-Ah, la Belgique !

(C’est là où on se rend compte qu’il avait dit North Sea et non pas Nancy)

-Ouais, y’avait l’meilleur fromage. T’sais, ce monde là, ça vit différent de nous-autres. Ça va chercher dans les différents magasins ça ils ont besoin. Fromage, viande, pain. C’est pas comme ici. Avant de r’venir back icitte h’ai acheté un gros morceau de fromage. La dame elle v’lait couper p’tit, mais h’ai dit, Non, non hj’veux un gros comme ça !

-Tu deviens d’ayoù encore ?

-D’en Ville. Je reste à Métairie.

-Ah, j’ai une ‘tite-fille q’reste à Métairie. A’ travaille pour Ochsner. Tous mes enfants et ‘tits-enfants a un bon job. Tout le monde t’allé à l’école. H’ai travaillé dûr. Mon h’ai pas fini l’école mais eusses j’ai travaillé dûr et tout le monde t’allé à l’ecole et a un bon job.

Ses yeux vont vers l’horloge à chiffres énormes.

-Quelle heure-il est ?

-11h45

-C’est l’heure de dîner.

Pour sortir, Marie Cecile demande à M. Lafont si elle peut pousser son fauteuil. Je passe encore devant l’autre monsieur qui me demande Are you his son come to see him et je réponds No, Sir, I’m not

Marie Cecile cède sa place derrière le fauteuil à une aide-soignante qui demande Are you ready for lunch, Mr. Lafont et là violemment je me rends compte que nous ne sommes plus derrière

le rideau vert qui divise la chambre en deux.

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Un demi-cercle de fauteuils roulants couronnés d’argent

J’ai croisé le curé à l’entrée. Il venait de terminer la Messe et avait déjà ôté son chasuble. Il marchait vite, ce petit homme rondelet, la quarantaine ou cinquantaine déjà bien derr!ère lui, pressé de partir ailleurs.

L’une des concierges des lieux, jeune, souriante, m’aborde pour demander if I’m looking for someone.

-Yes, lui dis-je, Marie Cecile.

-Oh, you’re here to speak French. She’s right over there in the corner.

Marie Cecile est bien là, au coin de la pièce. Je ne la connais que sur internet, mais elle m’embrasse quand-même et continue à parler avec une dame dont je n’arrive vraiment pas à deviner l’âge… a-t-elle 80-90-même-100 ans ?

Impossible à savoir. Elle est assise sur le siège de son déambulateur à roulettes, ses yeux, vifs, derrière les verres épais de ses lunettes.

-J’vas rentrer back dans ma chambre. J’ai tombée et je me suis fait mal à la hanche. C’est pas cassée, mais j’suis lasse après la Messe.

Marie Cecile me présente, dit à la dame qui je suis venu d’en Ville pour parler français.

-Merci. C’est plaisant d’vous’rencontrer.

Elle me serre la main et l’infirmière arrive pour la ramener chez elle. Dans sa chambre.

Les autres sont déjà installées de l’autre bout de la salle. Marie Cecile s’asseoit derrière une table, fait encore office de maîtresse d’école, comme elle l’a toujours fait, ses écolières devant elle

un demi-cercle de fauteuils roulants couronnés d’argent.

Jennie
Anna-Mae
Éva
Cécile
Rosa-Mae
Nessie
et d’autres dont ça me fend le coeur d’avoir oublié leur prénom

muettes
têtes baissées

-BONJOUR ! Vous-autres est parées pour parler français ?

-OUI !

Elles répondent en choeur, levant comme dans une chorégraphie d’un seul coup les yeux vers elle.

Marie Cecile parle fort. Il le faut. Presque crier. Elles ont du mal à entendre, spécialement parce que leurs oreilles ne sont plus très habituées à cette langue qui les habite depuis toutes leurs vies.

Je tire une chaise à côté du fauteuil de Jennie. Elle est petite, ses cheveux coupés courts. Je ne peux m’empêcher de remarquer que son prénom et nom de famille sont marqués en feutre noir sur ses bas nylons, juste au niveau de la cheville.

Est-ce pour éviter à ce que l’on les lui vole ou pour que l’on se souvienne de comment elle s’appelle ? Je lui dis dans ma tête, “Tracasse-toi pas, Jennie… je viens tout juste de te rencontrer, mais je ne vais jamais t’oublier.”

Marie Cecile me présente à l’assemblée, leur dit que je suis venu d’en ville pour parler français. Je prends la parole et leur pose une question :

-C’est en quelle année que vous-autres a voté pour la première fois ?

Ma voisine Jennie répond qu’elle est née en mil-neuf-cent…. she can’t remember how to say it in French mais elle a quatre-vingts-treize-ans. Je dis que je suis pas bon pour faire le calcul dans ma tête et je sors mon téléphone de ma poche pour soustraire.

-Tu es énée en mil-neuf-cent-vingt-trois.

Cela me met mal à l’aise de les tutoyer, mais j’emprunte leur accent, je fais exprès de m’adapter pour me rapprocher dans leur parler à elles.

-J’ai voté pour Roosevelt en 1941. Il était un bon président.

C’est Rosa-Mae qui répond à Marie Cecile qu’elle avait travaillé dans les champs à couper la canne. On se demande quel est le mot spécifique pour le couteau à couper la canne mais on se souvient pas et on continue parce que

Jennie était telephone operator and that’s how she made a living and Marie Cecile lui rappelle qu’on est là pour parler français but oh she forgot et

-J’aime ça parler français

-Moi aussi. Dans c’temps-là, t’avais les différents câbles à brancher et à débrancher pour les appels ?

-Ah, ouais.

-Et des fois t’écoutais ce que le monde disait dessus les lignes ?

-Ah, ouais (elle me fait un clin d’oeil).

-T’as entendu des secrets, hein ? Quel est le meilleur secret ?

-I can’t tell you. Eusses nous a fait jurer de ne jamais rien dire. On pouvait pas !

-Mais, c’était il y a bien, bien longtemps. Asteur, tu peux pas m’dire ?

-Non, non, non. J’peux pas. J’vas pas te dire.

Elle me fait un autre petit clin d’oeil et je brûle de savoir quel est ce secret qu’elle refuse de divulguer même après toutes ces années.

Marie Cecile demande si quelqu’un connait les paroles d’un ancien chant d’église. Nessie qui somnole en arrière du cercle s’ouvre comme une fleur sous le soleil et joint sa voix à celle de Marie Cecile qui ouvre grand les yeux, ferme la bouche et écoute la vieille dame enchaîner les paroles… c’est la première fois que Marie-Cecile rencontre quelqu’un qui se souvient de la chanson.

C’est l’heure de partir. Tout le monde me serre la main, me dit que c’était plaisant de m’rencontrer et je pose une dernière question à Éva, qui n’a pas beaucoup dit pendant toute la séance

-Quel âge est-ce que t’as ?

-SACREMENT VIEILLE ! M’rappelle p’us ! Faudrait ‘oir ça dessus le papier !

tout le monde rit

Jennie
Anna-Mae
Éva
Cécile
Rosa-Mae
Nessie
et d’autres dont ça me fend le coeur d’avoir oublié leur prénom
Marie Cecile et
Moi

qui étais venu d’en Ville pour parler français.

l’étoile

étoile juive

où est ton étoile
gronde la maîtresse

la petite fille
gênée
ne sait que répondre

tout habillés de brun ils sont entrés
sans sonner
les voisins d’en face ont disparu

les rideaux jaunes battent dans les fenêtres
comme les ailes
d’un ange

le coiffeur a des tuyaux
il faut vite partir
sans mot dire
à personne

il fait froid
les phares
percent
fouillent
cherchent

couchée à terre
dans la forêt noire
et silencieuse
elle tremble de voir la fumée s’éléver
des museaux
des chiens diables

passée de l’autre coté
elle se réjouit
d’apercevoir enfin

l’étoile

qui danse
de la voir
délivrée

2004

Lien

Pourquoi c’est important

Pourquoi c’est important

On parle beaucoup de l’immersion en Louisiane. Il y a de nouvelles lois qui essaient de rendre l’éducation en français « un droit. » Il y a des articles dans la presse, des visites dans les écoles par les élus, tout un bruit autour de cela. Les enfants réussissent mieux les examens standardisés, certes… mais à quelle fin ? Continuent-ils à parler français après la fin de leur huitième (ou sixième ou cinquième année) d’école ? Voient-ils d’autres LOUISIANAIS qui parlent français ? Peuvent-ils s’attendre à VIVRE, oui, vraiment VIVRE en français en Louisiane en dehors de la salle de classe lorsque TOUT est en anglais autour d’eux ?

Aider cette jeune enseignante à financer son voyage est important pour toutes ces raisons. Mais encore plus important, encore plus pertinent, encore plus VITAL, c’est parce qu’elle représente une nouvelle génération de jeunes Louisianais de langue française qui font l’effort d’élever leurs enfants en FRANÇAIS.

Cette revendication identitaire vaut quelque chose.
Ça vaut votre admiration.
Ça vaut votre respect.
Ça vaut votre appui.

Un matin comme tous les autres… presque

20130515-spoon

Ils étaient quatre dans la petite salle de bains. La maman était en train de mettre ses lentilles. Le fils était devant la glace, ses doigts dans ses cheveux. Le père était à genoux à côté de la baignoire où la petite fille toute couverte de savon et de mousse gazouillait. C’était un matin comme tous les autres. Jusqu’à ce que…

Les gazouillements du bébé se sont transformés en grimaces. Et ça a commencé.

Aïe, NON, pas ça !! Chérie, elle fait caca ! Vite, va chercher une grosse cuillère ! Je la sors tout de suite !

La mère court, à moitié aveugle.

Le père soulève la petite toute glissante du bain et demande au fils de lui chercher une serviette.

J’peux pas, j’ai du gel sur les doigts !

J’m’en fous ! Elle GLISSE !! Vite !

Enfin, la petite est emballée, la tête sort de la serviette, les cheveux tout mousseux, les gazouillements reprennent.

La maman revient avec une grosse jarre pour repêcher le caca.
UNE CUILLERE ! Je t’ai demandé une cuillère !!

Je PENSAIS que cela marcherait mieux !!
Elle repart toute fâchée chercher une cuillère, bousculant le fils devant le miroir les doigts toujours dans les cheveux.

Aïe, NON !! Elle fait caca dans la serviette !!! Vite, cherche-moi une autre serviette !!

J’peux pas, j’ai encore du gel sur les doigts !

La mère revient, bousculant le père-qui-tient-le-bébé-mousseux-qui-a-fait-caca-dans-la-baignore-ensuite-dans-la-serviette, une grosse cuillère à la main, se met à genoux à côté de la baignoire et commence à chasser la flotte.

Le père arrive à peine à désemballer la petite, à lui essuyer le derrière, et à rouvrir le placard pour chercher une autre serviette. Il est soulagé. Presque.

Le bébé posé en équilibre sur le bras droit, le linge sale dans la main gauche, il se penche pour ouvrir les portes du bas du placard et KRACH…. il se déchire le pantalon. Il se lève subitement et PAFF … il se cogne la tête sur la porte ouverte du placard en haut.

Gazouillements. Sourires. C’est le papa-manège. Le bébé ne tombe pas.

C’était un matin comme tous les autres. Presque.

Le Petit Prince

Que dire de ce livre et de ce qu’il représente pour moi ? L’année dernière à cette période précise, je passais la plupart de mon temps à Beaumont au Texas avec ma mère, qui vivait ces derniers jours dans un centre d’Hospice. J’avais commencé la lecture de ce livre avec Amélie quelques jours avant mon départ pour le Texas. Comme nous avions deux exemplaires du bouquin, j’en ai apporté un avec moi et téléphonais tous les soirs à ma fille pour lui lire un chapitre pendant qu’elle me suivait de son côté. 

Je lui lisais dans le lobby de l’Hospice le soir où nous avons terminé l’histoire. J’avais les larmes qui coulaient sur mes joues en lisant les mots… quelque part je savais que ma mère partirait ce soir même, mais…

« Maintenant je me suis un peu consolé. C’est-à-dire… pas tout à fait. Mais je sais bien qu’il est revenu à sa planète, car, au lever du jour, je n’ai pas retrouvé son corps. Ce n’était pas un corps tellement lourd… Et j’aime la nuit écouter les étoiles. C’est comme cinq cents millions de grelots… »

 

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La violence des mots

Il y a quelques mois j’ai eu le plaisir de passer la journée avec l’écrivaine et documentariste française Fabienne Kanor. Nous avons beaucoup parlé, échangé. Nous nous sommes étudiés de près, elle et moi, nous regardant dans les yeux, elle l’étrangère dans son pays de naissance et moi un peu l’étranger dans le mien. J’ai ensuite assisté à son intervention à l’Alliance Française de la Nouvelle-Orléans. La violence de ses mots m’a bouleversé et je ne pouvais qu’écrire ceci :

Expulsée de ta mère
Exil
La Martinique la France le Cameroun

Négresse, négresse retourne au pays
Celui qui a vomi tes parents
Eclaboussés en métropole
Apatride dans le pays de ta naissance

Rejetée
Nous le sommes tous
Expulsés propulsés
Titubant sur les pieds
Des sans papiers

Tu ne te retrouves que dans tes mots
Ta seule possession
Errance

Colleville, le 20 octobre 2012

Aujourd’hui, on rend visite à 4 soldats louisianais. C’est comme ça qu’ils le disent ici… non pas « se recueillir aux tombeaux, » mais « rendre visite à un soldat. » Beaucoup sont les gens qui viennent les voir. Ils sont environ 1,300,000 par an… plus de 3,500 par jour qui viennent « rendre visite aux soldats. »

Ils sont 9,387 qui continuent à servir ici. Ils disent cela aussi, parce que leur service n’en finit jamais. La moyenne d’âge est de 24 ans. Le plus jeune n’a que 16 ans parce qu’il y croit tellement qu’il a menti au sujet de son âge et a tourné le dos à ses parents afin de pouvoir être ici. Il est à peine plus âgé ou plus jeune que mon garçon à moi. Je réalise que la plupart d’entre eux sont encore des bébés… j’ai envie de pleurer et je n’arrive plus à parler.

Les visiteurs viennent de partout. Il y en a qui sont déjà venus, une, deux, plusieurs fois. Il y en a aussi qui furent « là. » Oui, vraiment « là » à ce moment où ils pensaient que ce serait probablement à la fois leur première et dernière et ultime visite. Aujourd’hui c’est un Anglais de 90 ans avec son épouse, la Manche et les falaises derrière lui, qui raconte à tout le monde son débarquement sur les plages et comment il revient tous les ans depuis 1944.

Il est paisible ici. D’une beauté et d’une symmétrie et de tout ce qu’il n’était pas alors. La guide nous fait faire la connaissance du Sergent John Ray. Sur sa croix blanche on voit inscrit le mot « Louisiane. » Il nous appartient.    

Au coucher du soleil, le Lieutenant-Gouverneur met le drapeau en berne. Le surintendant nous demande qui a fait le service militaire, qui était Scout.

Je le vois descendre, la main sur le coeur, comme à l’école élémentaire. J’en saisis un coin, le tire raid, le plie, une, deux fois. Le mien est le coin du dernier pli, celui que l’on insère dans le triangle.

Ma main droite glisse à l’intérieur, je ressens chaque fil et ondulation, chaque point de chaque étoile que les soldats continuent à servir.

Ma main, enveloppée dans la terre de la liberté, dans la patrie des courageux.

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Le début

Comme premier article, voilà un truc très simple. 

Nous sommes en 1976. J’ai 5 ans. L’église méthodiste où ma famille est membre depuis sa fondation parraine la construction d’une petite mission méthodiste chez les Indiens. 

Je suis fou des Indiens. Je veux en être un. Mes yeux sont collés à la télé à chaque épisode de Grizzly Adams. Dehors, je joue dans le petit bois derrière la maison, je m’imagine à cheval, une longue queue de cheval noire remplace mes cheveux flambant roux.

Nous allons dans le bus scolaire de mon oncle chez les Indiens, visiter la mission que nous avons aidée à faire construire. Dans ma poche, j’ai $5. A côté de l’église, il y a une espèce d’appentis en tôle ondulée.

Un vieil homme est à l’extérieur, peau foncée, cheveux noirs. Je lui parle. Il me répond. On ne s’entend pas. J’ai 5 ans et je ne saisis pas que nous ne nous comprenons pas.

Une dame moins âgée arrive. Elle me parle, je lui dis que je veux acheter une petite pirogue taillée en bois de cipre. Et un éventail en latanier. Pour maman. Elle parle à l’ancien, qui me laisse alors choisir mon bateau et mon éventail. 

C’est ma première rencontre avec la langue française en Louisiane. C’est la dernière que j’aurai avec un Louisianais monolingue.

La pirogue est toujours sur l’étagère chez moi.

Quand ma mère est partie, j’ai récupéré l’éventail.

L’aïeul s’est envolé lui aussi.
Il ne saura jamais qu’il m’a légué sa langue. 

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